Le cadmium, ce poison silencieux qui s'accumule pendant trente ans

Il y a des toxiques qui frappent vite et fort, et d'autres qui avancent masqués. Le cadmium appartient résolument à la seconde catégorie. On peut y être exposé pendant des années sans le moindre symptôme, jusqu'au jour où les reins ou bien les os finissent par céder. C'est précisément ce qui en fait un sujet passionnant et préoccupant de toxicologie environnementale.

Un métal lourd que l'industrie a dispersé partout

Le cadmium est un métal présent naturellement dans la croûte terrestre, mais c'est l'activité humaine qui l'a largement disséminé dans notre environnement. On le retrouve dans les batteries nickel-cadmium, les pigments des colorants, certains plastiques, les revêtements anticorrosion et dans les engrais phosphatés. C'est aussi un sous-produit fréquent du raffinage du zinc, du plomb et du cuivre.

Comment y est-on exposé ? Par deux grandes voies : l'inhalation et l'ingestion. Le tabac est une source individuelle majeure, le plant de tabac concentre le cadmium, si bien qu'un fumeur double environ sa charge corporelle par rapport à un non-fumeur. Pour le reste de la population, c'est l'alimentation qui est en cause avec les engrais : céréales, pommes de terre, légumes-feuilles, abats, et surtout certains crustacés et mollusques qui accumulent le métal. En milieu professionnel, la métallurgie, la fabrication de batteries, les pigments et la soudure exposent particulièrement les travailleurs.


Pourquoi il est si redoutable : la longue mémoire de l'organisme

La grande particularité du cadmium tient à sa demi-vie biologique : entre dix et trente ans. Autrement dit, ce que l'on absorbe aujourd'hui, on le porte encore des décennies plus tard. Le métal s'accumule principalement dans le rein et le foie, lentement, sans bruit.

L'intoxication aiguë existe, l'inhalation de fumées lors de soudures provoque la « fièvre des fondeurs » puis, dans les cas graves, une atteinte pulmonaire potentiellement mortelle, mais c'est l'intoxication chronique qui pose le vrai problème de santé publique. Elle touche trois organes cibles :
  • Le rein, cible principale : le cadmium endommage les tubules rénaux et provoque une fuite urinaire de protéines, une atteinte en grande partie irréversible.

  • L'os : en perturbant le métabolisme du calcium et de la vitamine D, le cadmium entraîne déminéralisation, ostéoporose et fractures.

  • Le poumon : en cas d'inhalation prolongée.
Il faut ajouter que le cadmium est classé cancérogène avéré pour l'homme par le Centre international de recherche sur le cancer.

Itai-itai, le drame au Japon qui a tout révélé

Si le cadmium a acquis sa mauvaise réputation, c'est en grande partie à cause d'un épisode tragique survenu au Japon, dans la région de Toyama, au milieu du XXᵉ siècle. Des rejets miniers avaient contaminé les rizières via l'eau d'irrigation. Les habitants, surtout des femmes âgées ayant eu plusieurs grossesses, développèrent des douleurs osseuses si intenses et des fractures si nombreuses que la maladie fut baptisée « itai-itai », littéralement « aïe-aïe » en japonais.

Ce n'est pas un hasard si ce sont ces femmes qui furent les plus touchées, et cela nous conduit à l'un des aspects les plus intéressants de la toxicologie du cadmium : son lien étroit avec notre statut nutritionnel.

Le cadmium prospère sur les carences

Voici la clé pour comprendre ce métal : le cadmium n'a pas de transporteur qui lui soit propre dans l'organisme. Pour entrer, il détourne les voies réservées à des métaux essentiels comme le fer, le zinc et le calcium, avec lesquels il partage une parenté chimique. Cette usurpation a une conséquence capitale : plus l'organisme manque de ces métaux essentiels, plus il ouvre grand la porte au cadmium.

Le fer en offre l'illustration la plus parlante. En cas de carence, l'intestin augmente la production du transporteur qui capte le fer, et capte du même coup davantage de cadmium. Les femmes, du fait des pertes menstruelles et des grossesses, ont des réserves en fer plus basses et absorbent donc en moyenne plus de cadmium. On comprend mieux, dès lors, pourquoi les femmes multipares de Toyama furent les premières victimes : grossesses répétées, réserves de fer et de calcium épuisées, terrain idéal pour le métal.

Le zinc joue un rôle protecteur à plusieurs niveaux. Il concurrence directement le cadmium à l'entrée, mais surtout, il stimule la production de métallothionéine, une petite protéine qui piège avidement les métaux lourds et neutralise le cadmium libre. Le calcium, lui, protège le versant osseux. Quant au sélénium, il agit différemment : il forme avec le cadmium des complexes inertes et soutient nos défenses antioxydantes.

Une précision s'impose pour ne pas induire en erreur : ces nutriments sont des facteurs protecteurs, pas des antidotes. Un bon statut en fer, zinc, calcium et sélénium réduit la vulnérabilité au cadmium, mais ne « soigne » pas une intoxication constituée.

Des seuils réglementaires stricts, et pour cause

Face à un toxique aussi persistant, les autorités sanitaires ont fixé des valeurs de référence. L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) retient une dose hebdomadaire tolérable de 2,5 microgrammes par kilogramme de poids corporel, un seuil fondé non pas sur une atteinte rénale avérée, mais sur un indicateur précoce de dysfonction rénale, ce qui traduit une volonté de prévention en amont des lésions.

En milieu professionnel, l'encadrement est plus serré encore, associant une surveillance de l'air et un suivi biologique du sang et des urines. L'Union européenne a fixé une valeur limite dans l'air appelée à devenir contraignante à hauteur de 1 microgramme par mètre cube, avec une échéance en juillet 2027.

Pour les aliments, un règlement européen fixe des teneurs maximales selon le principe « aussi bas que raisonnablement atteignable ». Un paradoxe mérite d'être souligné : les aliments les plus concentrés en cadmium (crustacés, abats, cacao) ne sont pas les principaux contributeurs à notre exposition. Ce sont les aliments les plus consommés au quotidien (céréales comme les flocons d'avoine, pain, pommes de terre) qui pèsent le plus lourd dans la balance.

Que faire ? La prévention avant tout

Il n'existe pas de traitement curatif efficace contre l'intoxication au cadmium. La chélation, utilisée pour d'autres métaux lourds comme le plomb, s'avère ici peu utile et peut même aggraver l'atteinte rénale.

La prise en charge repose donc essentiellement sur trois piliers : l'arrêt de l'exposition, le traitement des symptômes, et surtout la prévention. Concrètement, cela signifie :
  • Arrêter de fumer (sans doute le geste individuel le plus efficace) ;

  • Respecter les règles d'hygiène professionnelle ;

  • Veiller à un statut nutritionnel correct en fer, calcium, sélénium, et surtout en zinc qui aide le foie à se protéger.
À l'échelle collective, concernant la surveillance des sols agricoles, les agences sanitaires préconisent de ne pas dépasser 20 mg de cadmium par kg d'engrais.

Le cadmium nous rappelle une vérité : certains poisons ne se voient pas, ne se sentent pas, et ne se traitent pas une fois installés. Contre eux, la seule arme vraiment efficace reste de ne pas les laisser entrer.
Claude LAGARDE

Dr Claude Lagarde

Docteur en Pharmacie, biologiste médical et spécialiste en Bio-Nutrition, Claude Lagarde est le fondateur du Laboratoire Nutergia, concepteur et fabricant français de compléments alimentaires depuis 1989, ainsi que des gammes Ergysport (micronutrition sportive) et Ergyvet (micronutrition animale).

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